INTERVIEW de Véronique Tête Diplômé d'Études supérieures en Sciences économiques et sociales, docteur en Géographie, Joseph Radioyes a consacré toute sa vie professionnelle à l'enseignement de la science agricole et de l'aménagement de l'espace rural. Il a dirigé plusieurs établissements d'enseignement agricole privé dont l'École supérieure d'Ingénieurs et Techniciens pour l'Agriculture (ESITPA) à Paris.
C'est en qualité de chargé d'Études et de Recherches au Conseil national de l'Enseignement agricole privé, le CNEAP, qu'il a réalisé cette étude.1) Pourquoi avoir écrit ce livre ? L'idée d'écrire ce livre m'est venue au lendemain du colloque organisé par le ministère de l'Agriculture (la DGER) en 1985 à l'UNESCO sur le thème « Enseignement agricole et formation des ruraux. » L'enseignement agricole privé, d'inspiration chrétienne, né voici 180 ans, dans le premier quart du XIXème siècle, semblait tout à fait inconnu lors de ce colloque.
Au soir du troisième jour, il me restait l'impression que l'enseignement agricole privé n'existait pas en France ; on l'avait oublié alors qu'il assurait encore à cette époque plus de 50% de l'enseignement agricole du pays, mis à part l'enseignement supérieur.
Quelques mois plus tard, au cours d'une conversation avec Fernand GIRARD, je lui dis : « il nous faut relever le défi ». Fortement engagé par lui, bien que l'entreprise me paraissait audacieuse et difficile à conduire, je décidais de m'y engager alors que je disposais de peu de temps pour le faire, très pris par de nombreux autres engagements. Mais il fallait le faire et je l'ai fait. Tout est parti de cette conversation avec Fernand GIRARD.2) Quelles ont été vos méthodes de travail ?
J'ai commencé par le dépouillement des archives du CNEAP, toutes les archives entassées dans les caves du 277 de la rue Saint-Jacques.
Comprenant que je n'y trouverais pas tout ce dont j'avais besoin, j'ai engagé une enquête approfondie auprès de tous les chefs d'établissement du CNEAP. J'obtins 186 réponses exploitables, je pouvais alors commencer à défricher.
Cela ne me suffisant pas, j'entrepris la visite d'une cinquantaine d'établissements à travers la France. Je fis de merveilleuses rencontres, presque toujours d'une journée, et je découvrais là l'enseignement agricole privé catholique que je connaissais mal : je l'ai découvert tardivement, contrairement à beaucoup d'autres. Beaucoup d'amis m'encourageaient, me disant « il faut poursuivre, il faut le faire », quand j'avais envie d'abandonner. « Il ne faut surtout pas abandonner » me dit plusieurs fois René REMOND. Et plus j'avançais dans mes recherches, plus j'avais besoin de connaître l'enseignement agricole privé catholique. Je rencontrais bientôt une quarantaine de « personnes-ressource », j'entrepris de consulter les archives que personne n'avait jamais dépouillées à la JAC, à l'Union du Sud-est à Lyon, à l'ESA d'Angers, à Beauvais. Tout cela m'a pris une dizaine d'années, mais je pouvais écrire l'histoire de l'Enseignement Agricole Privé Catholique en France.3) A qui s'adresse ce livre ?
A tous ceux qui ont envie de connaître l'histoire de l'Enseignement Agricole Privé Catholique. C'est par l'histoire qu'on découvre et comprend le présent et qu'on peut jeter son regard sur ce qui est avenir, à venir et qui vient. Comme l'a si bien dit André LEROY GOURHAN : « Seule l'histoire permet de connaître et comprendre les choses actuelles en les replaçant dans le système d'où elles tiennent leur origine ». On ne comprend bien en effet le sens actuel de ce qui nous entoure qu'en reconstituant autant que faire se peut le processus dont il résulte.4) Quels sont, à votre avis, les points forts de l'Enseignement Agricole Privé ?
Je ne parle ici que l'enseignement agricole privé catholique, celui dont j'ai contribué à écrire l'histoire. Il existe d'autres secteurs d'enseignement, leurs responsables se sont très biens exprimés sur ceux-ci.
Pour l'EAP catholique, ses points forts reposent sur la personnalité, la richesse propre à chaque établissement, la plupart du temps né de sa propre histoire. Chaque établissement a son histoire qui lui a façonné au cours du temps sa pensée, son éthique, sa philosophie, voire sa pédagogie, tout particulièrement sur le plan de la relation avec les jeunes, ses élèves, selon la trilogie qu'exprime si bien Jean-Marie PETITCLERC dans l'art d'éduquer, du « je crois en toi, j'espère en toi, je t'aime comme tu es, fils et fille de ton temps et non pas comme je te rêverais ». J'ai visité de nombreux établissements, rencontré les élèves, passé du temps avec eux, je les ai écoutés, et découvert comment est sentie par eux la trilogie de Jean-Marie PETITCLERC qui dit que dans nos écoles privées catholiques, la transmission du savoir s'effectue sur le mode du partage et non pas de l'accumulation. C'est sûrement un des points forts de l'enseignement privé catholique.5) Comment voyez-vous l'avenir de l'EAP dans le contexte actuel après avoir écrit cet ouvrage ?
Comment me permettre de me prononcer sur une telle question, d'autres beaucoup mieux placés que moi, comme Yvon LE NORCY et Fernand GIRARD, peuvent s'exprimer sur votre question, et je n'ai écrit que s'agissant de l'enseignement agricole privé catholique. Ce que je peux dire c'est que l'enseignement agricole privé est indispensable dans un pays démocratique. Il joue un rôle de première importance dans le système éducatif et de la formation professionnelle pour le pays. Il devrait, si la mission qui lui a été donnée dans la loi du 31 décembre 1984 (mission de service public) était pleinement assurée financièrement par l'État, pouvoir parfaitement remplir ou jouer son rôle dans le développement du milieu des territoires au sein desquels il est inséré. Il a les moyens humains pour le faire, mais tant que l'État ne remplira pas ses engagements financiers, on peut craindre pour son avenir. Tout l'avenir de l'EAP repose encore aujourd'hui, comme cela a été le fait pendant des générations, sur les familles, les équipes enseignantes et animatrices de chaque établissement et toutes les forces vives de l'institution qui, au-delà de leurs responsabilités propres, seront souvent obligées de suppléer l'État. Joseph RADIOYES |