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Hommage

Michel Rocard, promoteur de la loi sur l'enseignement agricole est décédé le samedi 2 juillet. Avec Edgard Pisani, ils ont représenté les deux ministres de l'agriculture les plus influents de l'après-guerre

« C’est beaucoup plus largement que nos contemporains ressentent la vie moderne comme dépourvue de toute aspiration collective de l’ordre éthique et même comme dépourvue d’un respect minimal de ses principes dans la quotidienneté de la vie privée. (…) C’est tout le lien social, dans toutes ces dimensions, qui est affecté, détérioré et ici ou là, en voie de disparition.

Michel Rocard, Mes points sur les i, p.250

 

Après le décès le 20 juin dernier d’Edgar Pisani, c’est ce 2 juillet, Michel Rocard, qui quitte la scène.

On peut considérer que les deux ministres de l’agriculture les plus influents de l’après-guerre ont disparu au même moment.

 

Du premier, ministre de l’agriculture entre 1961 et 1966, on retiendra sa réforme de l’agriculture française (loi d’orientation radicalement innovante) qui la fait entrer dans l’âge moderne, dans une conception plus  « industrielle », adaptée à la future PAC. Modernisation, est le maitre-mot. C’est ce modèle qui a permis le développement du secteur en France et dont  on voit aujourd’hui les marques de l’essoufflement. Les attentes de la société ont changé.

Du second, ministre de l’agriculture entre 1983 et 1985, on retiendra « sa » loi : la loi Rocard (elle aussi radicalement innovante), pendant pour l’enseignement agricole privé de la loi  Debré pour l’éducation nationale. 1984, c’est aussi la loi sur les quotas laitiers marquant elle aussi un tournant idéologique dans l’approche de la production de ce secteur. Modernisation est son maitre-mot.

Les deux ont osé et, au moins pour cela, on peut oublier leurs erreurs. D’autres, les plus nombreux, commettent des erreurs sans rien oser.

 

Edgar Pisani avait été convié par Yvon Le Norcy au congrès 2010 du CNEAP ; Michel Rocard avait donné une interview diffusée lors de notre congrès 2014, pour les 30 ans de sa loi. Cet entretien est visible sur notre chaine YouTube et sur le site du congrès 2016.

 

Il avait rappelé  à cette occasion ce qu’il écrivait dans ses mémoires : « La loi sur l’enseignement agricole privé votée à l’unanimité en décembre a servi de référence aux accords Lang-Cloupet quelques années plus tard »[1].

Cette loi invente une relation particulière avec l’état, pour des « établissements associés par contrat au service public d’éducation », une phrase proche de celle exprimée dans la loi Debré.

 

Que savent aujourd’hui les héritiers (dans les fonctions !) de Michel Rocard, d’Henri Nallet ou de Guy Carcassonne[2] de ce que signifie ce lien ?

Peu de chose. Manifestement le lien, justement, est perdu. Ce lien était un lien de confiance comme se plait à le rappeler régulièrement Henri Nallet.

Ni public, ni privé hors contrat, ni opérateurs de l’état, les établissements sous contrat participent à une mission de service public, par contrat avec délégation de l’état, au nom de la liberté d’enseignement. Un contrat, qui engage les contractants, les oblige réciproquement dans une mission au service du bien commun.

30 ans plus tard on a oublié en quoi cette loi révolutionnait le dispositif : en mettant l’établissement au cœur d’un processus éducatif, en faisant de l’association qui porte l’établissement le signataire du contrat avec l’état[3], en imposant, nouveauté radicale,  un projet d’établissement spécifique, en en faisant un lieu d’action et de dynamique territoriale et surtout en actant que l’enseignement agricole existe avec plusieurs familles d’enseignement dont la reconnaissance est affirmée par l’identité des missions qui leur sont confiées. Contrairement à l’éducation nationale, les programmes des différents cursus de formation sont en fait des référentiels qui allient référentiels « culturels » et référentiels professionnels.

Ces éléments rappellent que 1984 inscrit l’enseignement agricole dans la formation de la population rurale et plus seulement la formation des agriculteurs ; c’est essentiel pour expliquer et légitimer la diversité des formations (les services, la commercialisation,… !) et la prise en compte prospective de la pluralité des composantes de la population rurale et des réponses éducatives apportées : le schéma national de formations trouve son sens dans cette perspective.

 

« C’est une loi basée sur des contrats qui, dans le respect de la liberté, introduisent la responsabilité par la participation au service public de Formation et d’Education, créant ainsi un véritable partenariat », écrivait Gérard de Caffarelli, président du CNEAP en 1994[4].

 

Que reste-t-il aujourd’hui de tout cela ?

L’inventivité a disparu, remplacée par le contrôle.

Citons encore Michel Rocard : « La France s’est donnée une administration centrale dont le principe  d’organisation est la méfiance. De fait nous sommes encombrés de contrôles.[5] »

 

Qui peut aujourd’hui le contredire et en même temps regretter qu’il ait eu raison ?

L’enseignement agricole aurait besoin d’un sursaut d’inventivité et d’une mise entre parenthèse administrative, de pouvoir avoir la liberté de se projeter, d’envisager sa contribution comme ambitieuse, au service de la nation et plus particulièrement des territoires ruraux.

 

Moins de contrôles, davantage d’évaluation sur des objectifs clairs et objectivables. Un sursaut de confiance, salutaire en une période de méfiance destructrice.

Michel Rocard accordait une attention à la société civile, actrice de la dynamique nationale, tout comme peut l’être une administration au service de la nation et des usagers.

 

Les établissements agricoles, ceux du CNEAP nous concernant,  contribuent aux missions qui sont celles que le législateur leur a confiées. Ils le font avec détermination et application. Les personnels enseignants, d’éducation, administratifs ou techniques qui y travaillent, le font avec la forte conviction qu’ils représentent un certain type d’éducation, un projet, un vrai parce qu’animé par le souci de l’homme.

 

Entre un projet stratégique pour l’enseignement agricole qui manque d’une certaine visibilité sur le devenir et les évolutions des métiers liés aux formations préparées, un futur 6ème schéma national de formation qui s’en inspire mais qui manque de ce souci de nouveauté indispensable à sa réussite et des procédures renforcés de contrôle (Phoenix !), l’enseignement agricole privé catholique est engoncé dans des contraintes qu’il faudra analyser précisément en posant une question simple : pourquoi cette volonté de brider quelque chose qui marche ?

Michel Rocard avait un projet et a osé inventer ; qu’il soit remercié pour cela. A l’heure où les hommages de tous bords s’expriment, il serait bon que ceux qui aujourd’hui ou demain, prétendent à des responsabilités, n’hésitent pas à prendre la leçon de ce qui a été réalisé en 1984.

 

Retrouvez l'interview de Michel Rocard réalisée à l'occasion du congrès 2014 du CNEAP sur la chaîne YouTube du CNEAP en cliquant ICI

 

Philippe Poussin, secrétaire général du CNEAP

 

 


[1] Michel Rocard, Si ça vous amuse…, Paris, Flammarion, 2010p.126

[2] Lui aussi décédé en mai 2013.

[3] Contrairement à la loi Debré pour les établissements privés dans laquelle c’est l’établissement qui signe le contrat.

[4] Antoine de Fabrègues, Histoire de la loi Rocard, Paris, CNEAP, p.8

[5] Michel Rocard, Mes points sur les i, Paris, Odile Jacob, 2012, p.206

 

MICHEL  ROCARD,

L’humain en plus-value.

 

Oui Il était différent dans le monde politique, porteur des valeurs essentielles qui normalement guident les comportements : respect de la liberté des uns et des autres, responsabilité personnelle et co-responsabilité d’où la préférence pour le contrat qui lie les acteurs autour d’objectifs communs, engagement et action avec le souci de la cohérence entre ce qui est annoncé et ce qui est fait,  dialogue où le dire et le contredire visent la recherche de vérité.

C’est ainsi qu’Il était exigent d’abord pour Lui-même, exigence de l’intelligence pour comprendre, exigence de la compétence pour faire.

Evitant la posture ou l’imposture au bénéfice de l’authenticité, Il développait la seule habilité qui permet de construire avec l’idée pas naïve du tout que dans la durée «  la bonne foi attire la bonne foi ». C’est ainsi qu’en 1984 se concluait un accord entre Lui et l’enseignement agricole privé et public unanimement ratifié par le parlement.

Hommage lui soit rendu ; notre action quotidienne d’éducation et de formation se déploie selon les accords forgés à cette période. Comme témoin vivant et partenaire direct de ces accords je tenais à saluer sa mémoire, ému de sa disparition et respectueux de sa personne et de son action.

 

Fernand Girard, ancien secrétaire général du CNEAP

 

Publié le 05 juillet 2016